Mais où se trouve la Kabylie ?

Mais où se trouve la Kabylie ?
Mais où se trouve la Kabylie ?
9La Kabylie terre de l'oralité, de la tiédeur religieuse, de l'absence séculaire de liens avec un État quelconque, des républiques villageoises, du droit coutumier et des célèbres assemblées démocratiques, de l'exhérédation des femmes, cet isolat qui aurait sauvé sa pureté originelle, cette terre si familière, où se trouve-t-elle ?
• 6 L'impression de surinvestissement se trouve amplifiée par le sous-investissement qui touche (...)
• 7 Dans sa thèse, Alain MAHE (2001) fait le point sur les théories et les travaux qui ont pris la (...)
10En posant cette question, il s'agit moins pour nous de sacrifier à des conventions pédagogiques, que de tenter de mettre le doigt sur les effets d'une illusion de connaître produite par un apparent surinvestissement6 de la Kabylie par les sciences humaines et essentiellement par l'ethnologie7. Les biais causés par cette impression de familiarité qui dispense de questions apparemment trop élémentaires, sont d'autant plus renforcés que de nombreux travaux portant sur cette région de l'Algérie s'appuient sur des documents de seconde main, et de nombreux auteurs peuvent avoir une fréquentation très sommaire du terrain.
• 8 En 1980 avait eu lieu, ce qui avait été appelé « le printemps berbère », mouvement (...)
• 9 Les régions berbérophones se trouvant dans les wilayas de Bouira, Sétif, Bordj Bou Arréridj, (...)
11Le problème de la définition du territoire kabyle, de ce qui est entendu physiquement par la Kabylie, ne se pose pas seulement pour le chercheur. La question a autant de réalité pour l'observateur extérieur que pour le regard inter-kabyle. Nous n'en voulons pour preuve que la surprise face à l'arrivée au devant de la scène, lors de ce qui a été appelé « le printemps noir »8, de sous-régions, dont le mouvement de revendication identitaire de Kabylie avait fait son deuil, les considérant comme perdues pour la cause berbère9.
12C'est que la Kabylie n'a jamais constitué, en tant que telle, un territoire clairement défini, sauf pendant la guerre d'indépendance nationale algérienne (1954-1962). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est en effet seulement durant cette période, que le FLN/ALN a donné corps pour la première fois à un territoire administratif kabyle (la wilaya 3). Une fois au pouvoir, au lendemain de l'indépendance, il enterrera ce découpage, la cohésion escomptée dans le combat anti-colonial (aussi bien en Kabylie que dans les autres régions du pays), devenant une source d'inquiétude pour le jeune État national.
13Autre paradoxe, tout au long des 132 ans de colonisation française (1830-1962), si le projet d'un département kabyle a bien été envisagé, le passage à l'acte n'a jamais eu lieu, et pour cause. Le découpage et même le morcellement de la Kabylie obéissaient à des nécessités politiques évidentes : jusqu'en 1865, longtemps après la prise d'Alger (1830) et celle de Béjaïa (ex-Bougie, 1833), on pouvait encore recenser des expéditions visant à une pacification effective de la Kabylie. Après cela et au bout d'une bien courte récréation, le pays s'embrasait de nouveau au moment de la célèbre insurrection de 1871. Mythe kabyle (Ageron 1960, 1973, 1976 ; Mahé 2001 ; Kaddache 1972 ; Hachi 1983) ou pas, c'est le choix d'une politique pragmatique de dispersion des forces et de déstructuration qui a primé.
14Si le découpage en deux ensembles, Grande et Petite Kabylie, ou Haute et Basse Kabylie, date de cette époque où deux arrondissements sont créés autour de la nouvelle ville de Tizi Ouzou au nord et de la ville historique de Béjaïa au nord-est de l'Algérie, il faut bien voir qu'il ne constitue qu'un perfectionnement d'un système de quadrillage préexistant et qu'il se fait dans une certaine continuité avec l'héritage ottoman. Sous le règne ottoman, les régions correspondant à la Kabylie du Djurdjura et à la Kabylie maritime en plus de la ville de Béjaïa relèvent du dey d'Alger, alors que la Kabylie de la Soummam, des Babors, des Bibans et du Guergour relèvent du bey de Constantine.
• 10 Ces configurations nous montreraient qu'Alger, Dellys et ce qu'on appelle la Grande Kabylie (...)
15Le retour à des configurations plus anciennes10 pourrait bien nous montrer ce que l'occultation d'une histoire de la longue durée peut empêcher de voir. Pour l'instant, il nous faut rappeler que le remodelage en cours depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, motivé par un souci d'efficacité administrative, n'en invoque pas moins des arguments de type culturel ou naturel : communauté du relief montagneux, de la pratique de la langue berbère, de la sédentarité, de l'existence d'une organisation municipale traditionnelle et d'un droit coutumier distinct du droit musulman, etc.
• 11 C'est le titre de l'ouvrage d'E. CARETTE (1848).
16La confusion n'en règne pas moins et n'empêche pas que le souci de la définition de la Kabylie « proprement dite »11 taraude les observateurs du XIXe et même du XXe siècle. En 1882, Émile Masqueray (1882 : 206-261), par exemple, s'émeut de la propension à la réduction de la Kabylie. Invitant à relire Carette, il rappelle que « l'on a tendance à restreindre aujourd'hui le sens de “Kabylie” au massif du Djurdjura » et qu'il y a « quarante ans, on désignait par ce nom tout le pays montueux compris entre la mer depuis Dellys jusqu'à l'Oued Agrioun au Nord, les Isser, les Krachna et les Béni Djâd à l'Ouest, les Aoulâd Bellil (Hamza) et les Aoulâd Mokran (Medjana) au Sud, le Guergour et les 'Amer au Sud-est et à l'Est ».
17Mais il est déjà trop tard et il ne faut donc pas s'étonner de voir Georges Yver dans les pages de l'Encyclopédie de l'Islam, commencer par écrire que la Kabylie est certes « la région de l'ensemble du massif montagneux bordant le littoral algérien depuis l'embouchure de l'Isser, jusqu'à la frontière tunisienne », pour finir par décréter que la région du massif du Djurdjura « est la plus étendue, la mieux caractérisée » et que « [c]'est elle qui est désignée communément par Kabylie » (Yver 1927 : 635-641). En toute logique, l'article qu'il signe, intitulé « Kabylie », ne sera donc consacré qu'à cette seule portion de la région.
18G. Yver est loin de constituer une exception, et la masse de productions sur la Kabylie jusqu'à nos jours ne porte en majeure partie que sur le massif du Djurdjura, ce qui donne lieu à ce que les linguistes appelleraient une métonymie. En d'autres termes, la partie est étudiée pour le tout, et ce n'est pas sans laisser des biais.
19Dans ce choix, le critère de la conservation de la langue berbère ne prime pas, contrairement à ce qu'on pourrait attendre, puisque des régions tout à fait berbérophones sont exclues de cette territorialisation. Ce qui est invoqué, c'est l'idée de pureté. Le Djurdjura est perçu comme le moins corrompu par la proximité ou l'échange avec l'autre, l'Arabe, en tant que langue, hommes et pratiques, ainsi qu'avec l'islam. Il est décrété « conservatoire kabyle », une sorte de réserve symbolique (au sens de la réserve indienne).
20Pourtant les enquêtes menées successivement par Hanoteau en 1860 puis par Émile-Félix Gautier et Edmond Doutté (Gautier & Doutté 1913) en 1910 renseignent suffisamment sur la vitalité de la berbérophonie en Petite Kabylie. Pour le Guergour, par exemple, Michel Plault (1946) publie, bien plus tard encore, les résultats d'une enquête démentant les présages pessimistes antérieurs quant à l'avenir de la langue berbère dans cette région. Mais il persiste un certain refus d'entendre qu'il faut essayer de comprendre.
Singularité kabyle et mythe kabyle
21Dans ce débat sur le territoire kabyle, ce qui est en question c'est la nature et l'étendue de ce qu'on pourrait appeler une « singularité kabyle », mais aussi, bien sûr, la nature de l'explication historique de celle-ci, qu'on ne peut décemment pas chercher exclusivement dans les effets de la conquête coloniale à partir du XIXe siècle et dans ceux du « mythe kabyle »12. Pour exister, le mythe avait besoin d'une base de départ puisée dans le réel.
• 12 Ce qui semble défendu par la thèse de Ouali ILIKOUD (1999).
22À notre sens, cette base est à rechercher dans une histoire de la longue durée, et, aussi surprenant que cela puisse paraître, tant le réflexe de la séparation systématique entre fait islamique et fait berbère au Maghreb fonctionne comme une évidence, elle est à rechercher dans le Moyen-Âge musulman et dans l'histoire islamique de la Kabylie. Il nous faut, en effet, retourner à une autre conquête, la conquête arabe, pour tenter de comprendre certains aspects du lent et long processus à l'origine de la singularisation kabyle, à laquelle il faut peut-être rendre sa dimension relative réelle en la replaçant dans le cadre plus large de l'histoire du Maghreb.
23L'islamisation du Maghreb s'est accompagnée, comme chacun sait, de son arabisation progressive. Pas plus que pour les monothéismes qui y ont précédé l'islam, pas plus que les langues de beaucoup d'autres territoires islamisés, le berbère ne s'est alors constitué en langue de liturgie. Si ce rôle a pu exister, il a, en tout cas, eu tendance à « s'effilocher ». La langue du vainqueur dont le prestige s'affirmait, par ailleurs, par le rôle véhiculaire d'une brillante civilisation qu'elle tendait à acquérir, devenait un élément central de la sacralité musulmane... et des échanges économiques, de la vie publique.
24Cela devait contribuer très fortement à confiner la langue berbère dans des sphères de plus en plus restreintes... et dans une certaine oralité, chez les populations qui en conservaient l'usage. Il y a aussi toutes celles qui allaient l'abandonner, notamment dans les villes où l'arabisation est le fruit d'une politique soutenue et d'un recours à une action missionnaire volontariste.
• 13 Les premiers auteurs coloniaux parlent d'ailleurs de Kabaïles, voir par exemple Édouard LAPEN(...)
25Au fur et à mesure que les villes maghrébines se développaient et s'arabisaient, leurs arrière-pays étaient désignés comme territoires de « qbaïl »13, c'est-à-dire de tribus. C'est ainsi qu'on peut trouver des qbaïls aussi bien autour de Béjaïa, Jijel, Tlemcen, Koléa, Cherchell, etc. Selon G. Yver (1927), c'est dans le Qirtâs (Ibn Abi Zar' 1860), que le mot serait apparu pour la première fois comme un désignant ethnique. « Tribalité » et berbérité, ou fait tribal et fait berbère, deviennent alors des quasi-synonymes et dans l'actuelle Kabylie, « qbaïli » (homme de tribu) devient un ethnonyme par lequel les autochtones vont finir par s'auto-désigner. Le rapport universel d'opposition entre ville et campagne va alors se doubler d'une opposition qui va de plus en plus être perçue comme une opposition ethnique Kabyles/Arabes, du fait de l'arabisation progressive des villes.
• 14 Marc COTE (1991) et P.-L. CAMBUZAT (1986) soulignent que Béjaïa a été prise tardivement.
• 15 Ce genre d'étymologie est courant et résulte sans doute d'un processus d'appropriation (...)
26Au risque d'alourdir quelque peu notre propos, il nous semble important de rappeler des éléments-clés de l'histoire médiévale de ce qui deviendra la Kabylie, rappel indispensable à notre effort d'historicisation. Vues de Kairouan (sud de la Tunisie) et par les premiers acteurs de la conquête arabe et islamique, les montagnes autour de Béjaïa sont appelées « el 'adua » (l'ennemie) pour leur résistance (Féraud 2001 ; Cambuzat 1986)14. Il court même des explications fantaisistes sur l'origine du toponyme désignant la future cité-État. Béjaïa viendrait du mot arabe Baqâyâ15 (les restes, les survivants), parce qu'elle aurait servi de refuge aux chrétiens et juifs de Constantine et Sétif.
27Mais les choses évoluent assez vite et il semble que ce pays difficile d'accès accueille très tôt le prosélytisme chiite fatimide. C'est de cette région que partiront les futurs fondateurs du Caire, les Ketama Senhadja (Dachraoui 1981). L'importance de la célébration de « Taacurt » (l'achourah) en Kabylie serait un lointain témoignage de cette époque tumultueuse.
28Les Fatimides s'installent dans l'Égypte, plus centrale et donc plus adaptée à leurs desseins politiques. Leurs vassaux berbères au Maghreb, les Zirides Senhadjas, rompent avec le chiisme et font acte d'allégeance au califat sunnite orthodoxe de Bagdad. En guise de vengeance, les maîtres du Caire envoient les Banû Hilâl au Maghreb, qu'ils leur donnent en « iqtâ' » (fief).
• 16 L'arabisant du XIXe siècle, Auguste Cherbonneau, considère même que les villages kabyles (...)
29Sous leur pression, mais aussi, comme l'expliquent Marc Côte (1991) et Abdallah Laroui (1970), sous l'effet de la nouvelle orientation des voies commerciales vers la Méditerranée, une des deux branches vassales des Fatimides, celle des Hammadites, transfère sa capitale du Hodna (hauts-plateaux au sud-est de l'Algérie)16 vers la côte méditerranéenne où elle fonde la ville de Béjaïa sur le site de la ville antique de Saldae.
• 17 Connu comme historien des Abdelwadides de Tlemcen.
• 18 Igawawen, devient en arabe Zouaouas, dont on tirera le nom de « zouaves », contingents (...)
30Parmi les tribus qui occupent l'arrière-pays de cette cité, des sources médiévales, dont Ibn Khaldûn qui a été chambellan auprès des émirs hafsides dans la ville de Béjaïa (Lacoste 1985) et son frère Yahya17 citent les Zouaouas18. La lecture de ces sources par Émile-Félix Gautier (1952), mais aussi par un auteur moins partial et plus récent, le tunisien Salah Baïzig (1997) est édifiante. Elle nous donne à voir une relation « harmonieuse » entre les États berbères musulmans hammadite puis hafside et les tribus des alentours de Béjaïa. E.-F. Gautier parle d'un « royaume kabyle... une des faces du royaume senhadja », l'autre étant l'Ifriqya (actuelle Tunisie). Pour lui, la qualité de cette relation prouve que cet État n'était pas un étranger pour ces tribus, Béjaïa était « leur propre capitale ». Le principe de force de l'État hammadite, écrit-il, était la Kabylie : « Ikdjane, la Kal'a, Achir, Bougie résument l'histoire des Ketama-Senhadja et montrent la Kabylie dans son articulation essentielle. Les trois premiers points jalonnent sa frontière, le dernier marque le c½ur. »
• 19 Mais il y a lieu de s'interroger sur le rôle particulier des Belqadi dans la prise et la (...)
31Loin de démentir E.-F. Gautier, Robert Brunschvig (1947 : 383) prolonge son affirmation pour les siècles qui suivent la chute de la dynastie hammadite (1152) : « Ne peut-on dire que Bougie a été du XIIe au XVe siècle la véritable grande cité kabyle au point où se raccordent les deux Kabylies et d'où elles communiquent le plus aisément avec l'extérieur ? Ce rôle de centre urbain, de grand déversoir kabyle, c'est Alger, à l'autre extrémité de la Grande Kabylie qui l'a assumé à partir du XVIe siècle, suite à l'intervention turque : du moment où Alger a crû, Bougie a décliné. » Comme Carette, il souligne que la différence sensible entre les deux villes était qu'à Béjaïa, les maîtres étaient des Berbères, des Nord-Africains19.
32R. Brunschvig (1940 : 4, n. 2), s'appuyant sur le récit d'Ibn Al Athir (1901), nous montre les Almohades en 1152 obligés, pour prendre Béjaïa, d'affronter une « coalition de Berbères de la contrée ». On retrouvera les Zouaouas et les autres tribus de l'arrière-pays de Béjaïa, aux côtés de la dynastie hafside à chaque fois que ses représentants tenteront de s'autonomiser vis-à-vis de Tunis, mais aussi face aux incursions des Zianides tlemcéniens, des Mérinides fassis ou encore face aux Espagnols de Pedro de Navarro en 1510. Bien entendu, il ne s'agit pas pour nous d'idéaliser une relation sujets-État. Il s'agit simplement de constater l'existence d'un lien à l'État sur une longue durée (Hammadites, 1065-1152 ; Almohades, 1152-1230 ; Hafsides, 1230-1510, avec des intermèdes majorquin almoravide, tlemcénien zianide, fassi mérinide).
• 20 Belqadi : litt. Fils du qadi.
• 21 Litt. juge des juges, fonction équivalente à celle de chambellan.
33Ce lien ne se rompt pas totalement au moment de la prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510 (El Merini 1868 ; Wintzer 1932). Certes, l'État hafside s'éteint au Maghreb central. Mais, d'une part, il ne s'éteint pas à Tunis, avec qui des rapports se maintiennent. D'autre part, naissent à ce moment des seigneuries locales, ce que les Espagnols ont appelé les « royaumes de Labbès, Koukou, Abdeldjebbar ». Le premier s'installe à la Qal'a des Ath 'Abbès, ses descendants (les Mokrani, ancêtres du célèbre bachagha de l'insurrection de 1871) se transportent plus au sud dans la Medjana, de plus en plus près des lieux de naissance des royaumes ziride et hammadite. Le deuxième s'installe en Grande Kabylie, sur le territoire des Ath el qadi (ou des Belqadi)20, descendants du qadi el qudat21 et fameux biographe sous les Hafsides, Al Ghubrînî. Le dernier, dont sont issus les Ourabah du XIXe siècle, s'installe dans la vallée de la Soummam, à une trentaine de kilomètres de Béjaïa.
34À titre d'exemple de « traces » ou d'indices du lien entre ces seigneuries et les villes de Tunis ou de Béjaïa, on peut rappeler deux récits, l'un rapporté par Joseph N. Robin (1999 : 42-43) et l'autre par Laurent-Charles Féraud (2001 : 120). Le premier relate la fuite d'une princesse ghubrinie (du royaume de Koukou), le second d'une princesse abbassie (du royaume des Labbès), chacune cherchant à sauver son bébé dans un contexte de crise de succession. Au-delà des similitudes frappantes dans la structure du récit, il nous semble significatif que la première se réfugie à Tunis, la seconde à Béjaïa, ce qui nous semble renseigner sur la survie de relations et de réseaux de solidarité entre la Kabylie et ces deux villes, sièges des États qui ont précédé l'arrivée des Espagnols. Il est en tout cas significatif que ce lien continue à garder une forte charge symbolique.
• 22 Celle-ci vient rendre visite au sultan mérinide Abu el Hasan qui occupe alors Béjaïa. (...)
35L'intérêt de cette question n'échappe pas au grand médiéviste Robert Brunschvig. Certes, il ne s'aventure pas à essayer d'y répondre, mais sa lucidité le pousse à affirmer que « le problème se pose pour la Grande et la Petite Kabylie [...] de l'existence au XVIe siècle des royaumes de Koukou et des Béni Abbas dans des régions où le fractionnement en républiques jalouses de leur indépendance est la règle jusqu'au siècle dernier » (Brunschvig 1941 : 99). Le spécialiste de l'Ifriqya hafside ne manque pas de souligner « le haut intérêt » qu'il y aurait à comprendre « quel régime avait précédé celui des grands chefs regardés comme des monarques, qualifiés de sultans, de rois » (ibid.). La région, rappelle-t-il, a connu d'autres exemples de ce qu'on pourrait appeler, faute de mieux, des chefferies, comme ce cas cité par Ibn Khaldûn de l'exercice du pouvoir chez les Ath Iraten (Grande Kabylie) en 1340 par une femme aidée de ses fils22 (ibid.).
36Le recours à la diachronie ne nous permettrait pas seulement d'établir et de comprendre le lien de ces seigneuries locales de la Kabylie avec les villes et les États. Il pourrait aussi nous aider à mieux cerner les relations de ces seigneuries avec les tribus kabyles elles-mêmes, ainsi que les liens entretenus par ces dernières avec les Cités et les États. Ce qu'il nous aiderait à connaître est loin d'être négligeable. On serait alors en mesure effectivement d'interroger la tension que connaissent les Kabyles en tant que communautés rurales luttant pour leur survie entre, d'une part, un combat pour leur autonomie face à l'hégémonisme de ces seigneuries (qui a pu se traduire, par exemple, par des politiques fiscales dues à un appauvrissement particulier (Luxardo 1981), des disputes relatives aux forêts et à leurs richesses (Braudel 1990) et, d'autre part, un soutien à ces mêmes seigneuries face à un État central qui va s'installer avec sa propre logique de « prédation », celui des Turcs ottomans.
• 23 La Djema'a (assemblée).
37Autrement dit, il nous paraît que la rupture avec un État central due à la faillite de ce dernier – l'État hafside disparaît du Maghreb central avec la prise de Béjaïa en 1510 par les Espagnols – peut contribuer à expliquer le développement d'un phénomène qui, à notre connaissance, n'a connu que des études synchroniques d'anthropologues ou de contemporanéistes, à savoir le phénomène des « républiques villageoises » kabyles et de leurs assemblées. Il ne s'agit pas, pour nous, de suggérer une naissance de « Tajmat »23 kabyle à cette époque, mais de nous demander s'il n'y a pas là un tournant dans son histoire. Il nous semble en effet important de rompre avec la vertigineuse illusion de l'immutabilité des formes et des contenus sur ce thème. Nous voyons dans l'interrogation des relations de ce qui deviendra la Kabylie à l'État ou à d'autres formes de centralisation politique avant les États ottoman puis colonial, une possibilité d'historiciser « Tajmat », de la réinsérer dans l'histoire de l'ensemble maghrébin où elle prendrait de la cohérence.
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# Posté le lundi 09 février 2009 11:27

MON ORIGINE KABYLE

MON ORIGINE KABYLE
Du mythe de l'isolat kabyle
Nedjma Abdelfettah Lalmi
p. 507-531
Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur
Résumés
Français English
Ce que Charles-Robert Ageron a appelé le « mythe kabyle » n'a pas inventé la singularité kabyle. Il s'en est saisi et l'a fortement réinterprétée. Les besoins idéologiques avérés de la colonisation française ne sont pas seuls en cause. Les « spécialistes » de la Kabylie ont utilisé les grilles de lecture dominantes au XIXe siècle, qui regardaient les pays de montagne européens ou autres comme des isolats coupés des voies de la grande Histoire. Entre instrumentalisation consciente et sorte d'ingénuité, les éléments confortant ce modèle ont fait corps et se sont constitués en savoir clos et indiscutable. L'idée-force de ce savoir est que la Kabylie, demeurée sans liens avec les États et les cités, s'est organisée en univers autonome et fermé depuis des temps immémoriaux. Tout effort d'historicisation semble alors vain, particulièrement pour les périodes antérieures à la régence ottomane. Cette vision de la Kabylie est confortée par les études sur les villes souvent envisagées en rupture avec leurs arrière-pays, comme des implants d'origine toujours allochtone, image dans laquelle « l'idéologie citadine », qui se refuse à tout lien avec l'autochtonie, la fait refluer vers le monde rural, surtout montagnard. Partant d'une interrogation sur l'inscription territoriale de la Kabylie dans une histoire de la longue durée, nous essayons de montrer que les découpages motivés idéologiquement dans le passé et dans le présent, ou résultant des effets pervers de démarches savantes visant à isoler leur objet dans sa pureté maximale, ont rendu illisible le processus historique de sa formation.
On the Myth of the Kabyle Cultural Island. – What Charles-Robert Ageron called the “Kabyle myth” did not invent but significantly reinterpreted the peculiarity of the Kabyle. The ideological needs of French colonization in Algeria were not the only factor involved in this. The specialists of Kabylia used available grids of interpretation, which made them see mountainous areas in Europe or elsewhere as cultural islands far from the highways of world history. The points sustaining this model formed a closed corpus of knowledge taken to be obvious. The major idea in this corpus was that Kabylia had no relations with states and cities and was organized as an autonomous, closed unit for centuries on end. As a consequence, any attempt to write a history of this region's place during what Gautier called the “obscure centuries” (the period prior to Ottoman rule) was in vain. This vision of Kabylia received backing from studies that usually saw North African cities as being cut off from the hinterland, as foreign implants. In this image, the “city-dwellers' ideology” refused any relations with native cultures and pushed them back into rural, mountainous areas. As an inquiry into Kabylia's place in a long-term history shows, the divisions that various groups in the past and present made for ideological reasons or that intellectual procedures deviously made by isolating the subject of inquiry in its maximal purity (the Kabyle mountains, the North African city) all overlook the relations between Kabylia and coastal cities during the Middle Ages. They thus make it impossible to understand this zone's formation in history. Studying Kabylia and cities in a long process of historical contacts, including strife, unexpectedly sets this region's fundamental characteristics in a new light.

Entrées d'index
Mots clés :
Sidi Boumédiène, culture écrite, républiques villageoises, written culture, village republics
Keywords :
islam

Plan
Mais où se trouve la Kabylie ?
Singularité kabyle et mythe kabyle
Du « miracle » Rahmânya au « miracle » de l'École française
Guenzet... au bout du monde
Le Kabyle écrivant ou « la montagne savante »

Texte intégral
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1Abordant la montagne méditerranéenne, Fernand Braudel (1990 : 39-46) la décrit comme « le refuge des libertés, des démocraties et des “républiques” paysannes [où] la vie des bas pays et des villes pénètre mal... [et] s'infiltre au compte-gouttes ». Il la voit qui « repousse la grande histoire, ses charges aussi bien que ses bénéfices ». Il y lit plus particulièrement une « géographie religieuse à part des univers montagneux, constamment à prendre, à conquérir, à reconquérir ». Mais aussitôt Braudel s'empresse de nuancer ce tableau : « Toutefois la vie se charge, écrit-il, de mêler indéfiniment l'humanité des hauteurs à celle des bas pays. Il n'y a pas, en Méditerranée, de ces montagnes cadenassées [...] qui, n'ayant point de communications avec le rez-de-chaussée, doivent se constituer comme autant de mondes autonomes [...]. La montagne méditerranéenne s'ouvre aux routes et l'on marche sur ces routes, si escarpées, sinueuses et défoncées qu'elles soient ; elles sont une route de prolongement de la plaine et de sa puissance à travers les hauts pays [...]. La vie méditerranéenne est si puissante, en effet, qu'elle fait éclater en de multiples points, les obstacles du relief hostile. »
• 1 Exégètes, jurisconsultes, théologiens.
2Comme en écho à ces propos, Jacques-Jawhar Vignet-Zunz (1994 : 201), dans un article sur la production de fukahâ1 dans les montagnes du Rif marocain, commence par mettre en exergue son expérience de terrain dans l'Algérie voisine et une des premières leçons qu'il y reçoit « entre science et politique », à savoir que « la campagne n'est pas un isolat, [qu'] il y a sans cesse des mouvements de retour, qui maintiennent entrouverte la porte entre monde paysan – ou villageois, ou rural, ou tribal même, comme on voudra – et le monde citadin », avant d'expliquer à quel point cela a constitué pour lui, en tant qu'ethnologue « tenté de construire l'identité de l'autre à coups de spécificités et d'irréductibilités, privilégiant la distinction sur la médiation [...] un complet renversement de perspective ».
3Mais ce renversement en est-il un seulement pour l'ethnologue ou le sociologue travaillant sur le terrain spécifique du citadin ou du rural sur un plan synchronique ? Ne l'est-il pas encore davantage pour l'historien de la rive sud de la Méditerranée ? La brève phrase de Vignet-Zunz (1994) lancée en hommage ou en clin d'½il à l'historien défunt algérien Abderrahim Taleb-Bendiab, « ce n'est pas seulement un phénomène contemporain », appelle une révolution dans les regards sur la relation entre les cités et leurs arrière-pays dans une histoire de la longue durée.
4C'est que le consensus, pour tacite qu'il soit, est néanmoins bien enraciné au Maghreb, entre monde savant et monde du commun, sur le caractère fort des frontières entre citadin et rural, montagne et plaine, et encore plus entre montagne et ville, si fort qu'« une barrière sociale, culturelle, s'élève ainsi qui essaie de remplacer la barrière imparfaite de la géographie sans cesse franchie, celle-ci et de mille façons diverses » (Braudel 1990 : 51). Dans certains cas, la barrière est vraiment perçue, présentée ou vécue comme une barrière ethnique.
• 2 Dans sa contribution intitulée « La citadinité, une notion impossible », le sociologue (...)
• 3 Je nuancerais ce point de vue après avoir écouté l'historien moderniste tunisien Sami (...)
5Il suffit, pour se rendre compte de cette culturalisation ou de cette ethnicisation de la frontière, de regarder comment depuis le XIXe siècle au moins s'égrènent à répétition les catégories « Turcs, Arabes, Maures, Juifs » des villes et « Berbères » des montagnes, comme des mondes irrémédiablement irréductibles, liés à des notions de « races » différentes, ou au moins d'« origines » distinctes des populations qui les occupent. Dans la notion de « hadri, beldi » ou autres catégories chères aux élites citadines maghrébines (Sidi Boumédiène 1998 : 25-38)2, l'excellence qui génère l'aptitude à l'urbanité ou, à l'inverse, l'aptitude à l'urbanité qui génère l'excellence est forcément fondée sur l'affirmation d'une origine ethnique allochtone de ses acteurs3. Les spécialistes du monde urbain épousent le plus souvent ce regard, notamment lorsqu'ils sont eux-mêmes originaires des médinas, perpétuant une vision orientalisante, qui donnerait plus de « noblesse » à l'objet « ville maghrébine ».
• 4 Alors qu'on peut parfaitement par exemple s'interroger sur le rapport entre la « tirugza »(...)
6De leur côté, ceux qui s'intéressent aux « mondes berbères » ou les ruralistes de façon générale ne démentent nullement ce partage commode des territoires qui permet « d'isoler » plus facilement son objet. Quant aux élites berbères contemporaines, elles peuvent, elles aussi, trouver leur compte dans cette vision qui conforte un aussi grand désir « d'insularisation », de distinction radicale, que celui des élites citadines ; cela quitte à sacrifier « l'excellence » pour « l'authenticité » ou à fonder l'excellence sur des notions comme le « nif » ou sens de l'honneur, qui à son tour ne trouverait pas sa place dans le cadre citadin4.
7Il résulte de l'interaction entre ces visions, une distribution et une orientation des notions d'ouverture et d'enfermement ou d'isolement, qui ne manquent pas de dogmatisme. L'ouverture n'est qu'exceptionnellement envisagée dans le rapport de l'urbain vers le rural ou inversement, mais seulement comme mettant en rapport l'interurbain, les cités prestigieuses entre elles, ou l'urbain avec différentes échelles de l'universel (telle cité historique avec le nord de la Méditerranée, avec l'Orient, etc.).
• 5 Litt. ville de l'histoire, ville historique.
8Pour mesurer les effets du renversement suggéré par Vignet-Zunz, l'exemple de la Kabylie, qu'on pourrait a priori voir comme cas extrême, nous a semblé des plus pertinents. Ayant travaillé au milieu des années 1990 sur la notion de « conflit de mémoire » dans la ville de Béjaïa (la « madînat at-târîkh »5 algérienne) entre citadins réputés « arabes » et néo-citadins réputés « berbères de Kabylie », et sur leurs usages de catégories issues de l'Histoire dans la négociation de leurs identités dans la ville (Abdelfettah Lalmi : 2000), nous nous trouvons particulièrement fondée à tenter de « tordre le cou aux évidences », selon le mot de Pierre Bourdieu.
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# Posté le lundi 09 février 2009 11:24

Diaporama de X-peaceandlove42-X

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# Posté le jeudi 16 octobre 2008 10:11

On n'apprend pas à aimer.



On n'apprend pas à aimer.

L'amour vient au détour du chemin
sans que l'on s'y attende.

Il nous prend par la main
et on le suit très loin...

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Créé le : 28 juin 2008 23h49 Article posté par : Web

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Les sentiments et la tendresse
sont les deux organes principaux de l'amour.


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Créé le : 28 juin 2008 23h43 Article posté par : Web

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Créé le : 28 juin 2008 23h42 Article posté par : Web

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Créé le : 28 juin 2008 23h35 Article posté par : Web

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« Ne quitte jamais celle
qui t'aime pour celle
qui te plait car celle
qui te plait te quittera
pour celui qu'elle aime. »
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# Posté le jeudi 16 octobre 2008 09:25

repond moi

repond moi
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# Posté le lundi 21 juillet 2008 06:38